Notre entretien avec Rone

"J’ai l’impression d’être un savant fou"

Mirapolis est le nouvel album de Rone. Ce n'est pas n'importe quel album, il fait plutôt partie de ceux qui nous marquent dès les premières notes, de ceux vers lesquels nos oreilles ont envie de revenir, de ceux qui nous obsèdent. C'est pour toutes ces raisons que nous avons voulu vous le faire partager à travers un vinyle dédicacé par l'artiste dans la box 4. 

Mirapolis est aussi à vivre sur scène actuellement à travers une tournée française.  

Nous avons posé quelques questions à Rone avant son départ. 

Photos de Olivier Donnet

L’univers graphique de Mirapolis est très fort. C’est Michel Gondry qui a signé la pochette. Comment s’est passée la rencontre entre ton univers et le sien ?

C’est une histoire un peu folle pour moi. J’ai reçu un message de l’assistante de Gondry qui m’a dit qu’il était partant pour essayer quelque chose avec moi, pour me rencontrer. Ça a commencé avec un café. Il avait déjà creusé des idées, des pochettes, des choses intéressantes et il y en avait une qui m’a de suite parlé. C’était cette ville futuriste bricolée à la Gondry qui me paraissait cohérente avec ce que j’étais entrain de faire en studio. J’avais l’impression que cette image-là collait à mon son, difficile à expliquer pourquoi mais on est du coup parti sur cette idée qu’on a développée et tout a pris forme. La fin de l’album m’a presque été influencée par le travail de Gondry, ça a donné un cadre. Ça a donné des morceaux comme Mirapolis avec un côté très fête foraine, psychédélique. 

Peux-tu nous expliquer pourquoi avoir choisi le nom Mirapolis pour ce nouvel album ?

C’est un souvenir d’enfance qui a rejaillit. Ce fameux parc d’attractions dans lequel je n’ai jamais mis les pieds, mais je me suis souvenu de cet endroit curieux qui n’a pas tenu très longtemps. J’en ai l’image d’une espèce de parc fantôme et ça a ouvert ma curiosité, ça m’a inspiré. Et puis évidemment, il y a Metropolis de Fritz Lang. C’est une association d’idées, de ville à la fois futuriste, à la fois fête foraine. C’est une drôle d’association que j’ai du mal à expliquer moi-même, mais qui me paraissait évidente.

Sur le processus créatif, comment naissent les chansons ?

Pour moi, ça passe toujours par une phase d’isolement. Je pars tout seul m’isoler quelque part, me couper du monde, de ma famille, etc. J’ai besoin de ça pour faire ressortir les choses en moi, ce que je n’arrive pas à faire quotidiennement, chez moi, dans mon studio où je suis souvent sollicité et interrompu quand j’essaie de faire quelque chose. Il faut vraiment que je me mette dans une bulle, sans téléphone, coupé du monde, pour finalement commencer à composer. Ça prend quelques jours avant que je m’y mette, et tout d’un coup, il y a tout qui sort un peu naturellement. Dans un premier temps, c’est ça, l’isolement, la solitude, pour construire des maquettes de morceaux. Une fois que j’ai assez de matières, je rentre dans mon studio. Une deuxième étape complètement différente où, au contraire, je sors un travail collectif, avec des échanges avec mon label, mon ingénieur son, des invités, des collaborations. C’est un travail en deux temps.

C’est une musique électronique faite de machines, comment on arrive à mettre de l’émotion, voire même beaucoup de poésie ?

C’est vrai que ce n’est pas évident. On a tous l’image un peu froide, mathématique, très mécanique, sans vie, des machines. Mais en fait, il y a l’aspect mélodique qui est très important parce que même si ce sont des machines, il y a des harmonies, des mélodies qui peuvent provoquer des sensations assez fortes. Pour moi, la force de la musique électronique, c’est aussi que l’émotion passe par des textures sonores un petit peu inédites. Mon travail de musicien, c’est de trouver des mélodies qui me touchent d’un côté, mais en parallèle, un travail qui est presque aussi important, c’est de trouver les textures sonores, d’arriver à générer des sons inédits. C’est une expérience ! J’ai l’impression d’être un savant fou à faire passer un synthétiseur dans une pédale d’effets de guitare puis enregistrer le tout dans un micro que je récupère dans un ampli. J’ai juste à faire des expérimentations pour avoir une sonorité particulière. Tant qu’il ne se passe rien, que je n’ai pas la chair de poule, ce n’est pas bon. Mais dès qu’il se passe un petit truc… Enfin, ça passe par des recherches. Ça peut durer longtemps, et d’un coup, il peut y avoir quelque chose d’intéressant, là je m’y attarde et voilà.

Plus ça va, et plus j’ai envie de faire rentrer des choses vivantes et organiques dans ma musique électronique. Ça passe par des collaborations avec des chanteurs ou des musiciens, mais aussi par des prises de son. J’utilise de plus en plus de micro pour enregistrer de l’air et que ce ne soit pas juste du son analogique, mais qu’il y ait aussi quelque chose de plus organique, de la chair et du sang dans une machine en fait.  

Justement, pour les featurings, comment s’est fait le choix des artistes ?

Il y a deux cas différents. Il y a tout d’abord les amis comme Bryce Dessner, Gaspar Claus ou même Saul Williams que j’ai rencontré il y a 4, 5 ans à Berlin et avec qui on a improvisé un petit concert dans un bar pourri. Ce sont des gens croisés sur mon parcours. J’ai beaucoup de plaisir les à retrouver en studio. Je les retrouverai encore, je pense. Ce n’est pas juste un one shot, ce sont des personnes avec qui j’ai d’autres choses à faire, à essayer. D’ailleurs, Bryce Dessner m’a invité à jouer sur l’album de The National. Ce sont des échanges entre amis musiciens. Il y a aussi des fantasmes que je réalise comme par exemple Baxter Dury, Kazu Makino de Blonde Redhead. Ce sont des musiciens que j’écoute depuis des années et des années et puis je finis par me dire que j’aimerais bien essayer un truc avec eux. Je les admire et j’aimerais bien voir ce que ça donnerait si j’essayais de faire un morceau avec eux. Parfois, ce sont donc des rencontres que je provoque et parfois, ce sont des rencontres beaucoup plus naturelles, spontanées.

Sur la partie live, ton concert à la Philarmonie a reçu un prix, le Prix des Indés pour le meilleur live. Qu’est-ce que ça t’a fait de recevoir un prix ?

Ça m’a flatté, ça m’a fait vraiment plaisir. En fait, je crois que ça m’a d’autant plus touché que c’était une expérience collective justement. J’étais content par rapport à toutes les personnes qui m’ont suivies dans cette aventure-là : Alain Damasio, l’écrivain qui est monté sur scène, qui n’était jamais monté sur scène de sa vie, un écrivain, ni chanteur, ni rappeur, qui a le courage de monter sur scène. C’est un concert particulier, je m’en rends compte avec le recul. C’était une espèce d’OVNI parce qu’il y avait Alain qui criait sur scène, un batteur qui vient du métal, un trio à cordes classique. C’était quand même spécial comme expérience. Qu’elle soit récompensée, je trouve ça super ! C’était audacieux de la part de la Philarmonie de m’inviter à jouer là. Il fallait du culot de la part des programmateurs pour faire entrer la musique électronique dans un lieu plutôt dédié à la musique classique. Donc ce n’est pas moi qui suis récompensé, ce sont tous ces gens-là. Ça fait plaisir.

Est-ce qu’il y a une chance que ce spectacle soit rejoué un jour ?

Non, jamais comme ça en tout cas. Ce qui est sûr, c’est que j’aimerais faire des expériences similaires avec une création originale et plein de gens qui rentrent, mais ce ne sera jamais la même chose. Justement, l’idée de ce concert était d’en faire quelque chose d’unique. A la base, la Philarmonie m’avait proposé de jouer mes morceaux en version symphonique avec un orchestre derrière. Je trouvais ça prétentieux et en plus pas très intéressant. Je voulais aller plus loin, faire quelque chose de nouveau, créer en fait. Pour moi, une expérience comme ça, c’est l’occasion de créer quelque chose quitte à se planter complètement. Du coup, si on me proposait autre chose, je ferais encore quelque chose de différent.

Tu prépares actuellement ta tournée qui va démarrer bientôt. Comment se prépare ton spectacle ? 

Alors là, je suis en plein dedans, en studio entouré de machines. Ça peut évoluer encore de concert en concert, mais là, je pense que je vais électroniser tous mes morceaux. Toutes les chansons de l’album, je vais voir comment je peux les réinventer avec des machines. Ça va être un live très électronique. L’idée est de rester fidèle aux morceaux, garder leur essence, mais de les emmener ailleurs, leur donner une forme différente. Ils seront réinventés sur scène. Je vais partir en résidence la semaine prochaine pour quelques jours et on va travailler la lumière avec un scénographe. On va essayer de faire un tableau sur chaque morceau pour qu’il est sa propre atmosphère. Et puis on développe l’univers qu’a créé Michel Gondry pour cet album, on va le retrouver sur scène. On le développe dans un style très Gondry car je travaille avec son chef déco de cinéma. On va mettre en relief cette pochette, la faire revivre sur scène, avec un décor un peu carton-pâte. On va à l’opposé de ce qui se fait habituellement en scénographie où on voit beaucoup de choses très nouvelle technologie (des rayons lasers, “prends-toi ça dans la gueule”). Là, c’est plutôt théâtral, carton-pâte, mais je trouvais ça très intéressant. Il y a quelque chose de poétique à jouer de la musique électronique dans un décor comme ça.

On t’a vu au Pitchfork Music Festival. Comment on réagit quand on doit monter un spectacle rapidement ?

J’ai réalisé qu’il y avait John Stanier, le batteur, et Noga Erez, qui jouaient également au Pitchfork. Au début, je n’étais pas très chaud pour le faire car j’étais débordé par la préparation de la tournée et puis par plein d’autres choses. Je me suis dit qu’il fallait le faire, il y a Noga Erez, John Stanier, il faut qu’on fasse un truc. On s’est retrouvé dans la journée, on a répété rapidement et ils sont montés sur scène. Je me suis bien amusé. C’est allé très vite ce concert-là, c’était freestyle, mais c’était très cool. Ça m’a permis de retrouver John et Noga. En plus, il y avait The National qui jouait après. J’ai retrouvé Bryce Dessner qui est sur l’album, le guitariste. Il m’a invité sur scène pour jouer le morceau sur lequel j’ai travaillé avec eux pour leur album. C’était un alignement d’étoiles bizarres, j’y suis allé et c’était cool.

On voit que l’album démarre très bien, qu’est-ce qu’on peut te souhaiter par la suite ?

Le plus simple, ce serait une bonne tournée. Car maintenant que l’album est dans la boite, je me prépare à aller sur la route pour un long moment. J’espère que ça va être une tournée cool, mais je le sens bien car je suis hyper excité de prendre la route et de jouer cet album sur scène devant le public. J’ai passé beaucoup de temps en studio, je suis comme un lion enfermé dans sa cage. Je suis chaud comme la braise.

Elle va s’exporter hors de France ?

Oui, on commence par une bonne tournée française pour aller ensuite en Europe avec une petite tournée en Allemagne, puis Angleterre, Espagne, Portugal, Italie. Il y a ensuite une tournée aux Etats-Unis et une autre en Asie qu’on est en train de monter. De longs mois sur la route…


Bravo et merci encore.

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